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Peugue, hydronyme girondin

par Jacques Clémens, Président des Amis des Vieux Papiers de Pessac

La graphie la plus ancienne attestée, du moins pour le pays de Buch, est Peugue. Il est signalé en 1776, que les Gascons « donnent à ces filets le nom de Peugue »… « en pleine mer, ils donnent à cette dernière pêche le nom de peugue… ». En 1786, l’abbé Baurein [1] consacre une notice à «  la pêche appelée du peugue, qui se fait sur la côte d’Arcachon ». Elle est pratiquée par le peuguaïre. L’Agenais Jean-Florimond Boudon de Saint-Amans [2] mentionne en 1818, la « pêche à la Teste et sur les bords du bassin d’Arcachon, [est] celle du peugue ». La graphie péougue se trouve chez Jean Thore [3], en 1810, dans toutes les publications maritimes et dans la presse locale. Il est donc indiscutable que le mot peugue se prononçait en pays de Buch péougue. Jacques Ragot [4] a fait en 1970 une brève synthèse sur cette pêche au péougue, c'est-à-dire à l’Océan (pelagus) en latin).

Si tous ont donné au peugue bougès (du Pays de Buch) cette origine latine, pelagus, un autre peugue a eu droit à la même étymologie, la rivière qui sert de limite entre les communes de Mérignac et de Pessac. Le Peugue qui traverse ensuite bordeaux est actuellement canalisé depuis le Burck et sous le cours d’Alsace-Lorraine jusqu’à la Garonne. L’inventaire des archives de l’archevêché livre au moins depuis le milieu du XIVe siècle des documents qui attestent la forme latine pelagus en 1356, 1361-62, et « la palu du Peugue » en 1358, « estey deu Peugue » en 1378, « lo Peugue » en 1370, « deu Peugue » en 1351, la « mère du Peugue » en 1609, 1667, 1675, mais aussi la forme « Peaulgue » en 1555 et en 1566 [5]. Les actes notariés permettent de compléter cette série de mentions. Ils apportent aussi des formes écrites plus proches de la prononciation gasconne. L’étude fort minutieuse de Théophile Malvezin [6] sur une prétendue maison d’habitation de Michel de Montaigne, rue des Minimes, qui a gardé jusqu’à la fin du XVIIe siècle le nom de Caguemule ou de rue du Peaulgue ou du Peugue est pour notre recherche particulièrement précieuse. Ainsi est mentionné en 1546, « estey du Peaulgue », en 1655 et en 1685, « estey ou ruisseau du Péaugue ».

« Peau[a]gue, Peau[la]gue ou péou[la]gue sont des étapes phoniques indispensables entre le mot latin pelagus et sa forme dérivée Peugue/peugue. Il y a donc eu syncope ou contraction de la voyelle dans l’avant-dernière syllabe, chute du l (intervocalique ?). Le son ew qui est une diphtongue a été écrit entre le son « eau » et le son « eou ». Le mot grec pelagos a été à demi latinisé depuis au moins Pacuvius (vers 220 - vers 130 avant J.-C.). Le terme est surtout utilisé par les poètes latins et souvent par les chroniqueurs médiévaux. Il ne désigne pas seulement chez ces derniers « une mer profonde » mais aussi des rivières et des fleuves durant le haut moyen âge.

Dans les littératures romanes, les termes palagre, palacre désignent la haute mer. Selon un commentateur, « ce mot (pelagre) a été souvent rapporté au latin pelagus, mais pelagus, terme poétique ou de haut style, n’aurait pu être repris au latin que par des savants, tandis que (palagre, palacre) figure en français dans des textes tout à fait populaires. Je crois qu’à l’époque des croisades, comme beaucoup de mots maritimes il est passé du grec vulgaire (où il vit encore) dans le français » [7]. Ce terme a aussi désigné dès les XIIe et XIIIe siècles une forme de pêche en pleine mer et un type de bateau.

Par ailleurs sont recensées les formes, pelago en italien, pielago en espagnol, pego en portugais, peleg en provençal, toutes dérivées de pelagus. Pelago est un mot poétique en particulier en Italie (Dante, Boccace, etc.). Pelago ou pielago signifie une forme de pêche et une barque de haute mer, mais aussi une lagunetta. Dans le monde méditerranéen chrétien et plus particulièrement espagnol, le terme peliago ou plus souvent pielago sont attestés. Le terme a aussi signifié un mode de pêche et un type de bateau de haute mer : pesca en pelago, suivant el Fuero viejo de Castilla (1777, p. 118) et voiliers de travail, par exemple en Adriatique. En 1776, il est signalé que « dans la Méditerranée et plus particulièrement sur les côtes d’Italie, on fait avec des tartanes une pêche considérable…. nommée pielago ». Au Portugal, sont attestées les formes pelago (poétique) et pego haute mer, océan, quantité innombrable. En Provence, les formes pelech (début XIVe siècle), pelac (vers 1300), pelatge (vers XVe siècle) ont succédé aux formes pelago (1190), peleagre (fin XIIe siècle). Ces termes et plus particulièrement pelech sont utilisés par les troubadours mais aussi par le monde maritime et en particulier catalan. Mais ils sont signalés en 1839 « hors d’usage ».

La Gironde livre ainsi un hydronyme dérivé d’un mot latin avec ses deux sens : haute mer et rivière/lac. Pour Bordeaux, rappelons la dénomination du pays d’Entre-deux-Mers, inter duo maria, le territoire compris entre la Garonne et la Dordogne. Ces deux hydronymes sont le résultat d’une évolution phonétique d’un mot latin. Ils attestent certes de l’intégration de la Gironde dans l’émergence d’un monde chrétien médiéval et moderne. Ils témoignent malgré une érosion phonétique d’un mot latin. Ils attestent certes de l’intégration de la Gironde dans l’émergence d’un monde chrétien médiéval et moderne. Ils témoignent malgré une érosion par les dialectes de langue d’oc environnants d’une spécificité linguistique originelle de la Gironde. Ces deux fossiles linguistiques mettent en exergue une étroite solidarité linguistique entre Bordeaux et le bassin d’Arcachon. Le constat historique de cette solidarité culturelle fort ancienne et durable s’ajoute aux liens religieux, politiques et socio-économiques attestées au moins depuis le Xe siècle.

Notes

[1] Abbé Baurein, Variétés bordeloises, tome III, 1876 (1999), pp. 329-337

[2] Jean-Florimond Boudon de Saint-Amans, Voyage agricole …, 1818, p.155

[3]  Jean Thore, Promenade sure les côtes du Golfe de Gascogne, 1810, p. 15

[4] Jacques Ragot, Les pêcheurs du bassin d’Arcachon au temps des chaloupes, Arcachon, 1970, p. 15

[5] Arch. Hist. Gironde, vol. 46, p. 64

[6] Théophile Malvezin, Note sur la maison d’habitation de Michel de Montaigne à Bordeaux, Bull. Soc. Archéol. Bordeaux, t. 13, 1888, pp. 9-29

[7] Romania, vol. 19, 1890, P. 122, note 7

Cet article est paru dans le Bulletin de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, n°148, mai 2011, p. 52-53.